Chapitre 14
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Catherine se réveilla en sursaut aux petites heures du matin trempée de sueur. Elle avait rêvé de Nicolas et au-delà de ses propres halètements, elle entendait encore ses hurlements aigus au fur et à mesure que les doigts de ses petites mains étaient brisés.
Trop secouée pour retourner dormir, elle se leva pour aller vers la fenêtre où les stores à demi occultés laissaient filtrer des raies de clair de lune. De l’autre côté du large panneau de verre blindé, la ville s’étalait, brillante et lumineuse même à cette heure tardive. Elle poussa les stores pour poser sa joue sur la vitre froide.
L’histoire de Malek lui avait remis en mémoire les horreurs qui la guettaient de l’autre côté de la vitre et le rêve n’avait fait que renforcer ce qu’elle savait déjà. Il fallait à tout prix empêcher Nicolas de tomber entre les mains de Gabriel.
Sans doute ne projetait-il pas de blesser physiquement Nicolas, mais ce qu’il comptait faire de son esprit vif et lumineux était pire.
L’instruction contre Gabriel Vandt avait traîné trois mois et maintenant, grâce au témoignage de John Moreno, un grand jury aurait de quoi l’envoyer rapidement aux assises. Catherine se réjouissait que les choses bougent, même si elle était découragée de n’avoir toujours pas été appelée à témoigner. Elle avait compris que son rôle dans cette affaire n’était que celui d’un témoin mineur. N’empêche que l’inaction la laissait totalement frustrée.
Le procès en assise fut fixé à cinq mois plus tard. Le temps devant elle lui apparaissait comme un immense espace vide qu’elle aurait bien du mal à remplir. Elle ne voyait pas la fin de son calvaire.
Le temps passait lentement, mais il passait. Catherine s’en tint obstinément à ses habitudes et au bout de six mois dans l’établissement, elle avait pleinement conscience que seule cette routine et les lettres venues de sa famille la faisaient tenir.
Un après-midi, qu’elle était allée à la bibliothèque, elle aperçut en revenant chez elle un paquet rectangulaire posé contre sa porte. Elle avait travaillé un mois dans la boutique vidéo de Rick Stearn à Washington et reconnut la forme instantanément. Une cassette vidéo. Qui pouvait bien lui envoyer un tel objet et pourquoi ? Son nom sur l’étiquette semblait écrit d’une main familière mais ce ne pouvait pas être celle de Vincent. La cassette une fois extraite de son enveloppe de papier brun ne portait aucune étiquette. Elle sentit l’inquiétude monter en elle mais elle la repoussa fermement. En quoi une vidéo pourrait-elle la blesser ?
Pourtant elle la tint quelques instants dans ses mains d’un air dubitatif avant de la glisser dans la fente du magnétoscope et d’allumer la télé.
L’écran ne lui montra d’abord que de la neige électrostatique qui s’évanouit en faisant place à une image légèrement sautillante et tremblante. Un salon, remarqua-t-elle d’après les meubles en arrière plan. Un enfant. L’enfant leva la tête.
- Regarde Papa, dit-il clairement tandis que le cœur de Catherine faisait un saut. Nicolas ! Plus grand, comme tous le lui avaient dit. Son visage était plus mince, ses pommettes mieux définies. Il était magnifique.
- Regarde Papa, dit-il une deuxième fois. Regarde-moi.
Regarde-moi. Combien de fois l’avait-elle entendu lui demander la même chose ? Il était plus poli aujourd’hui, mais le désir impérieux d’être obéi se faisait encore entendre.
- Je te regarde Nicolas. La voix venait d’au-delà de la caméra, légèrement déformée par le micro mais encore magnifiquement reconnaissable.
Nicolas avait quelque chose dans les mains, il le montra mais elle ne pouvait deviner ce que c’était.
- Regarde, dit-il de nouveau en relâchant ce qu’il tenait. La chose tourna dans ses mains en émettant comme bruit de vent. Il rit.
Une sorte de jouet qui se remonte, pensa-telle. Il avait découvert que s’il lâchait le remontoir alors que le jouet était encore dans sa main, plutôt que de le poser par terre pour que le mécanisme avance, il se déroulait en faisant un raffut vraiment délectable
- Avant de le remonter encore une fois, Nicolas, dit la voix de Vincent toujours imperturbable et merveilleusement patient, tu pourrais peut-être nous chanter la chanson que tu viens juste d’apprendre.
Le visage de Nicolas s’éclaira à cette idée et le cameraman – Peter Alcott pensa-t-elle ayant reconnu l’arrière plan comme étant le living de sa maison de Gramercy Park – cadra en plan rapproché de telle façon que la tête et les épaules de Nicolas remplirent l’écran.
Nicolas se redressa, se mettant presque exagérément dans une bonne position avant de prendre son souffle. « Quand trois poules vont aux champs», chanta-t-il avec plus d’enthousiasme que de sens musical. « La première va devant ».
Les yeux de Catherine se remplirent de larmes pendant qu’il se mettait ainsi joyeusement en scène devant la caméra les dix minutes suivantes. Pour elle. Il était si beau et il avait tellement changé. Pas seulement physiquement. Il parlait mieux et il utilisait des mots nouveaux dans des phrases complexes. Ses mouvements étaient moins gauches. Ses yeux, comme elle le remarqua à travers un voile de larmes étaient encore plus bleus qu’avant.
- Nicolas, la voix de Vincent sembla tout à coup grave. Peux-tu dire coucou à la caméra ?
Nicolas regarda l’objectif.
- Coucou, répéta-t-il avec obéissance avant de regarder vers la droite de l’écran.
- Pourquoi je dois dire coucou, demanda-t-il soudain intrigué. Pourquoi Peter me prend en photo ?
- C’est un cadeau, dit Vincent.
- Oh ! Nicolas fronça les sourcils. Ma photo est un cadeau ?
- Oui, lui répondit Vincent. Pour quelqu’un qui t’aime énormément.
Une expression bizarre traversa le visage de Nicolas.
- Je suis fatigué Papa, dit-il. Je veux m’arrêter.
Et il tourna le dos à l’objectif.
- Nicolas. C’était la voix de Peter, pressante. Je t’en prie, ne..
- C’est inutile, Peter, dit doucement Vincent toujours invisible.
L’écran redevint noir.
Bien que ce fut un déchirement à chaque fois, Catherine regarda et regarda encore la cassette jusqu’à ce qu’elle ait mémorisé tous les changements dans le visage de Nicolas lorsqu’il levait la tête et la façon dont la lumière faisait briller ses cheveux. Elle nota chaque inflexion de sa voix et le rythme de sa parole. Elle la regarda ensuite pour écouter le père de son fils, absorbant toutes les nuances de sa voix ample et chaude.
L’expression fugace sur le visage de Nicolas vers la fin, était impossible à interpréter, mais elle pensait qu’il avait deviné que la cassette était pour elle. Sa réaction lui faisait de la peine mais cela ne l’empêcha pas de remonter la cassette pour la regarder de nouveau.
Finalement lorsqu’elle pensa que la cassette n’était pas bien loin d’être inutilisable à cause du nombre de fois qu’elle l’avait regardée, elle appuya sur le bouton enregistrement pour effacer la précieuse bande, avant de s’asseoir, les larmes inondant son visage, pendant que le magnétoscope tournait.
Sa voix était encore bouleversée quand elle prit le téléphone et composa un numéro.
- Allô Joe ! dit-elle lorsqu’il décrocha. C’est moi.
- Ça va ? demanda-t-il, inquiet.
- Oui. En quelque sorte.
- Tu veux que je vienne ? offrit-il. Je peux être là en vingt minutes.
- Merci, Joe, mais non, dit-elle. Vraiment, ça va. Mais j’ai besoin de transmettre un message à quelqu’un.
Dieu merci, il compris immédiatement.
- Bien sûr. De quoi s’agit-il ?
- Dis-lui que j’ai eu la cassette… Et demande lui de ne plus en envoyer.
- Vu la cassette… ne plus en envoyer. Compris. Après un instant de silence. Pourquoi ? Qu’est-ce qui n’allait pas avec l’autre ?
- Rien, je l’ai regardée une centaine de fois. Mais c’est trop dangereux. Et si elle tombait dans de mauvaises mains. Ils sauraient à quoi il ressemble…
- Oh, dit Joe interdit. Bien sûr. On n’y avait pas pensé.
- On ? Tu étais dans ce coup là ?
- C’est la caméra vidéo de mon frère, dit Joe. Notre ami commun – Peter vraisemblablement – m’avait demandé si je pensais qu’un film de ton petit garçon te ferait plaisir. Je n’avais pas pensé…
- Ne t’excuse pas, Joe, dit-elle rapidement. Je suis tellement heureuse de l’avoir vu. Il a énormément changé, je l’ai à peine reconnu. Mais nous ne pouvons pas prendre ce risque une deuxième fois.
- Tu as raison, approuva-t-il. Je vais leur dire. Bonsoir.
Il fit bien attention, comme elle le remarqua, à ne pas employer son nom.
- Bonsoir.
La cassette avait réveillé toutes ses peurs pour elle, pour Nicolas et même pour le monde paisible qui s’étendait sous la ville. Ici, elle était protégée, mais ils étaient tous si vulnérables. Leur sécurité ne tenait qu’au secret et même un objet aussi anodin qu’une cassette, une voix pouvait les trahir. Même les lettres qu’elle recevait représentaient un risque.
Elle eut cette nuit là un sommeil agité, avec des rêves pleins de bruit et de fureur. Elle se leva tôt le lendemain matin, heureuse de laisser ses terreurs nocturnes derrière elle. La tension nerveuse et le manque de sommeil l’avaient rendue irritable et crispée et elle faillit renoncer à sa routine habituelle. Mais elle savait depuis l’époque où elle travaillait au bureau du procureur, que l’exercice physique permettait de lutter contre le stress.
Mike était en retard. Elle l’attendit dans le gymnase en s’échauffant avec quelques mouvements d’aérobic, puis finalement sortit pour aller le chercher.
- Hé, Doug ! appela-t-elle au poste de garde près de l’ascenseur.
- Bonne journée, Cathy, lui lança le robuste garde. Vous avez besoin de quelque chose ?
- Mike, répondit-elle laconiquement. Il a laissé passer l’heure de notre entraînement.
Le changement d’expression de Doug fut imperceptible mais elle la nota instantanément.
- Quoi demanda-t-elle ? Que se passe-t-il ?
- Mike a eu une autre affectation, dit-il.
- Une autre affectation, demanda-t-elle avec une légère violence. Où ? Pourquoi ?
- Je ne sais pas.
La terreur s’empara d’elle.
- Il y a autre chose. J’en suis sûre.
- Écoutez Cathy, ce n’est pas avec moi que vous pouvez parler de ça.
- Il y a quelque chose, dit-elle le souffle court. Est-ce qu’il est mort ?
- Pas pour ce que j’en sais, répondit Doug rapidement. Je ne peux vraiment rien dire de plus.
- Je veux parler à Arlen.
- C’est ça, dit Doug l’air soulagé et attrapant le téléphone. Je l’appelle.
Bien que ce fut samedi, Arlen arriva rapidement. Catherine qui était en train de faire les cent pas dans le couloir se retourna pour lui faire face.
- Où est Mike ? demanda-t-elle avec autorité.
- Il va bien, la rassura Arlen. Allons nous asseoir quelque part, voulez-vous ?
Tout cela prenait une tournure qui ne plaisait pas à Catherine, mais l’expression d’Arlen, ferme et impassible, disait clairement qu’elle n’en dirait pas plus avant qu’elles ne soient allées ailleurs. Avec réticence Catherine introduisit Arlen dans son studio et ferma la porte derrière elles.
Arlen tira la chaise du bureau. Catherine s’assit sur le bord du lit et attendit.
- Mike a été approché, dit Arlen carrément et sans préambule. C’est vous qui étiez visée.
Elle eut froid dans le dos.
- Mon Dieu.
- Tout va bien, dit Arlen. Mike nous a fait part de l’incident la nuit dernière, et depuis il a été placé dans un lieu sûr.
- On non ! murmura Catherine, son inquiétude pour son propre sort dépassée par ce qui était arrivé à Mike. Et sa famille ?
- Il n’en a pas, dit Arlen l’air surpris. Aucun des gardes qui travaille ici n’en a. C’est plus sûr.
Le regard de Catherine glissa sur l’arrangement de fleurs sèches sur le bureau. Elle entendait encore le sourire dans la voix de Mike lorsqu’il le lui avait donné. « C’est ma mère qui l’a fait ». Il l’avait dit clairement.
- Sa mère, balbutia Catherine.
- La mère de Mike est morte il y a un peu plus d’un an, dit Arlen. C’est à ce moment là qu’il a été qualifié pour travailler à cet étage. Les agents sans attaches familiales sont plus difficiles à corrompre, ils ne donnent pas prise.
Catherine le comprit tout de suite, c’était la source de ses terreurs les plus profondes, celles qui ne la quittaient jamais.
- Que va-t-il arriver à Mike maintenant ?
- Il va être envoyé ailleurs.
- Sous une nouvelle identité ?
Arlen acquiesça.
Le poids du sacrifice de Mike lui semblait très lourd.
- Est-ce que je peux lui écrire ? demanda-t-elle. Avant qu’il ne soit parti ailleurs ?
Arlen parut surprise.
- Bien sûr, dit-elle, mais pourquoi ?
- Parce qu’il était devenu mon ami, souffla Catherine. Et parce que je suis désolée.
Arlen se leva.
- Je serais heureuse de lui porter une lettre de votre part, Catherine, dit-elle gentiment. Je suis sûre que Mike accorde du prix à votre amitié lui aussi. Mais je veux que vous sachiez que vous n’êtes pas fautive. Mike connaissait les risques quand il a accepté son affectation et ceux qui doivent porter le poids de la faute, sont ceux qui l’ont approché. Rappelez-vous-en.
- Je vais essayer.
Arlen lui serra la main et s’en alla. Catherine avait à moitié refermé la porte quand Malek sortit de chez lui.
- Ce n’est pas pour le courrier qu’Arlen est venu, dit-il. Quelque chose va de travers ?
Catherine ne se demanda même pas comment il était au courant, le téléphone arabe à l’étage était connu pour son efficacité. Elle confirma de la tête.
- C’est Mike. Il a été transféré.
Quelque chose sur son visage devait avoir exprimé sa détresse, car c’est d’un ton doux que Malek lui répondit.
- Je suis désolé. Je savais qu’il était votre ami et je l’aimais bien aussi.
Elle s’efforça de sourire.
- Je sais. Nous l’appréciions tous.
Puis son sourire vacilla et elle dut lutter pour repousser ses larmes. La compassion de Malek se transforma en inquiétude. Il lui prit le bras pour l’aider à entrer et à s’asseoir sur le lit puis se pencha vers elle avec sollicitude.
- Voulez-vous du thé ? proposa-t-il.
Elle le prit par le bras.
- Non, Malek. Mais restez avec moi s’il vous plait.
Il parut légèrement surpris mais s’exécuta.
- Bien sûr. Et il prit l’unique siège.
- Attendez. Pourriez-vous d’abord fermer la porte à clé ?
Il montra clairement sa surprise cette fois, mais il traversa la pièce sans poser de question et tourna le verrou avant de revenir s’asseoir en face d’elle.
- Me voilà, annonça-t-il.
D’une voix précaire, des larmes refoulées dans les yeux, elle lui raconta ce qui avait occasionné le transfert de Mike.
- J’ai tellement peur, dit-elle pour finir. Et si ça arrive de nouveau ? Et si la prochaine fois le garde ne me connaît pas aussi bien que Mike ? S’il n’est pas un ami ?
- Et qu’il accepte la commission ? demanda Malek.
Elle confirme de la tête et tendit ses mains en avant.
- Regardez, je tremble.
- Frôler la mort, ce n’est pas drôle, observa Malek. Ce qui serait bizarre c’est que vous réagissiez autrement.
-Je me sens tellement coupable pour Mike aussi, avoua-t-elle. Même si Arlen m’a dit qu’il ne fallait pas.
- Arlen a raison, dit Malek. Mike connaissait les risques. Il les avait compris et pourtant il a souhaité faire ce métier. Il a eu le choix. Il est beaucoup moins victime que vous et moi.
Elle leva les yeux vers lui.
- Je n’avais pas vu les choses comme cela.
- Ils vont lui trouver un endroit sûr, Cathy. Pour faire le travail qu’il aime. On va lui manquer mais il se fera de nouveaux amis. Il sera heureux dans sa nouvelle vie.
Elle sourit faiblement.
- Je suppose.
- J’ai raison, dit Malek avec conviction.
Elle lui répondit par un petit rire triste.
- Vous êtes doué pour ça , dit-elle. Vous devriez avoir le boulot d’Arlen.
Il secoua la tête.
- Je ne vais pas rester ici assez longtemps.
- Vous… ?
- Le procès de mon cousin. Il commence la semaine prochaine et on m’a dit que j’allais être appelé à témoigner très rapidement.
- Oh, Malek !… Vous êtes inquiet ?
- Je ne me vois pas face à face avec mon cousin, dit-il. Je ne veux plus jamais respirer le même air que cet homme à moins qu’il n’y ait que lui et moi. Parce qu’alors je le tuerai.
- Mais vous êtes un homme noble, objecta-t-elle.
- Je suis un homme noble, lui accorda-t-il, qui ne peut oublier ce qui est arrivé à son fils. Un enfant innocent.
- Je sais. Mais la justice va s’occuper de ça pour vous.
- Oui. Et je ferai ce qu’il faut pour que tout se passe comme il faut.
- Tout va bien se passer, lui promit-elle. J’en suis sûre. Elle tenta un sourire. Et ensuite ? Où irez-vous ?
- Dans mon pays, répondit-il. Je verrais mon père et mes frères. Ma femme et mes filles y seront aussi.
- Est-ce que c’est sûr ? lui demanda-t-elle, inquiète malgré elle.
Il sourit faiblement.
- Peut-être que non. Mais mon père fera tout ce qui est en son pouvoir pour faire que ça le soit quelques jours. Ensuite avec ma femme et mes filles, nous disparaîtrons.
- Est-ce que votre père saura où vous êtes ?
- C’est lui qui a tout arrangé. Puisque je quitte les États-Unis, votre gouvernement ne sera plus responsable de moi, bien qu’ils aient offert une aide.
Elle hocha la tête avec compréhension.
- Je m’en réjouis, dit-elle. Je sais combien ils vous ont manqué. Elle se força à rire légèrement. Mais c’est grâce à vous que je tiens ici. Qu’est-ce que je vais faire quand vous serez parti ?
Il fit un signe en direction de sa propre pièce de l’autre côté du couloir.
- Vous réconforterez la pauvre âme qui viendra après moi, comme celui qui était là avant vous m’a réconforté.
- Une sorte de tradition en fait ?
Il sourit.
- Une qui rend service aux deux parties.
- J’essayerai d’être digne de vous Malek, promit-elle. Je m’efforcerai d’être aussi amicale que vous l’avez été pour moi.
- Vous y arriverez, j’en suis sûr Cathy.
Malek témoigna pendant quatre jours. Catherine attendait son retour tous les soirs. Il était trop troublé pour parler beaucoup mais sa présence avait l’air de le réconforter de sorte qu’elle se glissait dans sa chambre pour écouter de la musique ou lire pendant qu’il arpentait ou griffonnait des petites notes, incompréhensibles sauf pour lui-même. Puis un jour, ce fut terminé, Malek était parti.
Comme elle l’avait craint tout semblait plus vide sans lui et elle évitait de regarder la porte ouverte de ce qui avait été son studio
- Cathy ?
La voix de l’autre côté de sa porte était celle de Kelly Freemont et Catherine se dépêcha de la faire entrer. Kelly portait sur l’épaule un sac de cuir noir bien rempli. Catherine mit un instant à le reconnaître comme le sien. D’avant.
- Diandra a dit que vous deviez avoir quelque chose à mettre pour le procès, annonça Kelly. Je pense que c’est Joe Maxwell qui a eu l’idée d’aller chercher ceci pour vous.
Catherine transporta le sac près du placard et l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait un grand nombre de vêtements, tous lui ayant appartenu. Des costumes, des robes, quelques jupes et des chemisiers. Au fond, elle trouva des chaussures, des sacs à main et dans les poches, des caracos et des bas et même des sous-vêtements. Tous à elle. Elle sortit les pièces une à une, admirant la qualité de la sélection qui avait été faite dans son énorme garde-robe. Qui aurait pensé que Joe avait un tel sens de la mode ?
C’est alors qu’elle remarqua une note épinglée sur une veste noire.
Mon Dieu, Cathy, était-il écrit d’une main qu’elle
reconnut instantanément. Je n’y croyais pas quand Joe me l’a dit. Il
paraît que tu vas bien. C’est vrai dis-moi, tu vas bien ? Il a dit aussi
qu’en fait, tu ne peux me répondre, je me demande donc bien pourquoi je te pose
cette question, mais je me suis fait tellement de souci à ton sujet. J’ai si
souvent rêvé de toi et dans tous mes rêves tu étais terrorisée.
C’est la meilleure nouvelle que j’aie jamais entendue.
Je veux rire et pleurer. Je voudrais te serrer dans mes bras et aussi te
secouer pour m’avoir laissée me faire tant de bile.
N’en veux pas à Joe de me l’avoir dit. Il n’en avait
pas l’intention. Mais quand il m’a demandé où tes vêtements étaient rangés,
j’ai compris qu’il y avait anguille sous roche. Tu sais que c’est Peter et moi
qui avons vidé ton appartement ? Toutes tes affaires ont été conservées.
On s’en est assurés. Enfin, j’ai bien vu qu’il était fâché d’avoir fait
allusion à toi et je l’ai harcelé jusqu’à ce qu’il me raconte tout. Je suis
allée chercher les vêtements moi-même.
Joe m’a dit que tu allais témoigner contre ce Vandt
sur lequel j’ai lu des articles dans le journal et il a dit aussi que c’est toi
qui a fait arrêter John Moreno. Je ne peux y croire, sauf que je sais que si
Joe le dit, c’est vrai.
Il a dit que je ne pourrais pas aller au tribunal car
cela nous mettrait en danger toutes les deux. Et lui aussi. Mais je veux venir
Cathy, je veux te voir. Je crois bien que je veux vérifier par moi-même que tu
vas bien. Mais je ne ferais rien d’idiot. J’attendrai jusqu’au bout,
d’accord ? Mais ensuite, il faudra que tu me racontes tout, où tu as été,
ce que tu as fait.
Et tu devras aussi me parler de cet extraordinaire
petit garçon dont j’ai entendu parler. Toi avec un enfant et moi mariée. Les
choses changent n’est-ce pas ? J’ai hâte de te voir. Jusque là fais bien
attention à toi.
La note était signée. Baisers Jenny.
Ainsi Jenny était au courant. En lisant la note, Catherine dut contenir son désir de lui téléphoner rien que pour entendre sa voix. Mais il suffisait d’avoir mis Joe en danger, elle ne voulait que la menace s’étende à Jenny.
Malek lui manqua encore plus que ce qu’elle avait pensé et le fait qu’il soit parti si vite après Mike rendit les choses encore pires. Elle était la seule à vivre dans l’aile ouest de l’immeuble et la solitude l’oppressait. Elle dut employer beaucoup d’énergie pour résister à la dépression.
Elle lisait tout ce que la bibliothèque avait à offrir, livres, pièces de théâtre, poésie. Elle écrivait des lettres qu’elle ne pourrait envoyer. Chaque matin elle faisait du sport toute seule. Un moment elle se fit une orgie de cinéma, empruntant des vidéos à la bibliothèque pour les regarder à la file.
Occuper chaque heure demandait du travail et il y avait des heures où elle manquait étouffer dans cette tour à l’air conditionné et aux vitres closes. Une nuit, le confinement devint insupportable. Elle avait besoin de bouger, de trouver un dérivatif à l’anxiété qui lui mettait les nerfs à vif.
Elle erra dans le couloir avec une énergie désespérée, regardant à travers les portes sombres, s’arrêtant quand elle entendait les gardes et changeant de direction pour les éviter. Une voix derrière elle finit par interrompre cette course agitée.
- Hé, Cathy !
Elle n’était pas d’humeur à être interrompue, mais elle ne pouvait pas non plus être grossière. Elle se retourna avec réticence pour faire face à Morris.
- Comment ça va ? lui demanda-t-il.
Elle leva les mains dans un petit geste impuissant.
- À l’instant, pas très bien, admit-elle.
- Ouais... Je vous ai vue descendre ce couloir une bonne demi-douzaine de fois ce soir. Vous cherchez quelque chose ?
- La paix de l’esprit ? suggéra-t-elle en ne plaisantant qu’à moitié.
- Ah ! Vous n’arrivez pas à vous reposer, hein ?
- Oui, avoua-t-elle à regret. J’ai l’impression que je vais exploser à force de manquer d’air frais.
- Je sais ce que vous ressentez, répondit-il. Ça vous rend folle ?
- On peut le dire comme ça.
Elle se tendit légèrement sur la pointe de ses pieds.
- Je peux m’en occuper, dit-il.
De surprise, elle se cala sur ses talons.
- Vous quoi ?
- Je peux vous conduire dehors.
Elle devait avoir une vraiment drôle d’expression car il sourit largement.
- Vous pouvez ?
Elle eut une vision de lui en train de la faire passer en douce dans l’ascenseur, quoique la façon dont il allait lui faire traverser le labyrinthe de bureaux et de couloirs au trente-cinquième étage vers l’autre ascenseur lui échappait encore.
Sûr de lui, Morris élargit encore son sourire.
- Vous pariez ? Venez avec moi.
Intriguée, elle marcha sur ses talons. Il s’arrêta au poste de garde pour décrocher un blouson derrière le bureau.
- Vous en aurez besoin. Il fait froid dehors.
Elle prit le blouson sur son bras, en se demandant une nouvelle fois ce qu’il avait en tête. Il la conduisit jusqu’à une porte lourdement blindée. Un moniteur fixé dans le mur montrait un petit espace au pied d’un escalier en béton ; il n’y avait personne. Morris tapa des chiffres sur le digicode au-dessus de la poignée, et attendit le bip pour pousser la porte et l’ouvrir.
- Attendez ici, dit-il et il passa le seuil. La porte se referma lourdement derrière lui et elle entendit le solide bruit métallique que fit le mécanisme de verrouillage lorsque le pêne revint automatiquement dans la gâche.
Elle voyait maintenant Morris sur l’écran qui balayait l’espace juste derrière la porte, mais la caméra ne le suivit pas lorsqu’il grimpa l’escalier. Juste avant qu’il ne disparaisse de sa vue, elle remarqua l’arme dans sa main.
Il fut de retour cinq minutes plus tard. L’arme était rangée et son air vigilant avait disparu.
- La voie est libre, dit-il.
- Qu’est-ce qui est libre ?
Elle ne put s’empêcher d’être soupçonneuse.
- Le toit. Venez.
Le toit. De l’air frais, de la fraîcheur sur sa peau. Le ciel nocturne. Les étoiles.
Elle le suivit avec impatience.
- C’est pas souvent que nous permettons ça, lui précisa-t-il quand ils grimpèrent l’escalier. Nous n’avons jamais eu de crédits pour tout sécuriser convenablement. Je veux dire qu’on peut facilement empêcher des intrus d’avancer, le temps d’évacuer l’étage. Mais il n’y a pas de caméra là-haut, ni de détecteur de mouvement ou d’alarme.
Tant mieux pensa Catherine. Elle n’appréciait pas l’idée d’être observée alors qu’elle profitait d’un instant de liberté. L’étroite cage d’escalier déboucha brusquement sur un toit goudronné couvert de gravier, encombré d’équipements liés aux installations d’air conditionné, des bouches d’aération, des colonnes d’ascenseur. Un parapet d’une bonne hauteur courait sur les quatre côtés.
- Des tireurs embusqués ne peuvent pas vous voir, remarqua Morris. Un lance-grenade pourrait probablement atteindre son objectif, mais il faudrait d’abord qu’ils aient un moyen de savoir que vous êtes ici. Nous pensons donc que vous êtes en sécurité à condition que cela ne dure pas trop longtemps.
Catherine se sentait bien trop euphorique pour s’inquiéter. La soirée était froide comme Morris l’en avait prévenue et elle enfila le blouson. Une odeur d’après-rasage et de quelque chose à la menthe lui chatouilla le nez.
- Je vous laisse dit Morris. Descendez et frappez à la porte quand vous en aurez assez. Je vous ouvrirai.
Elle hocha la tête d’un air absent.
- Ne restez pas trop longtemps.
Il descendit bruyamment les escaliers et elle entendit le claquement lorsque la porte se ferma.
Elle avança vers le bord. Le parapet était trop haut pour qu’elle puisse voir par-dessus, mais aussi bien elle avait vue sur la rue de sa fenêtre. Elle n’avait pas besoin de la voir maintenant. Ce dont elle avait besoin, c’était du grand air de la nuit, vif et humide contre son visage et de son une odeur de pluie. Ce dont elle avait besoin c’était des étoiles qui perçaient au travers des nuages.
Peut-être que Vincent aussi était dehors cette nuit. Peut-être même qu’à cette heure, il se tenait sur ce toit proche à regarder les mêmes étoiles, à sentir la même brise gonfler ses cheveux. Elle se demanda s’il l’entendrait crier son nom. Elle tourna lentement autour du toit, absorbant la nuit, se focalisant sur cette petite parcelle de liberté tout en essayant de ne pas rêver d’en avoir plus.
- Catherine.
Elle ferma les yeux, pour empêcher ses larmes de couler. Il était si proche à cet instant, elle avait même cru entendre sa voix prononçant son nom.
- Catherine.
C’était plus distinct cette fois, presque réel comme porté par la brise âpre. Elle se retourna d’un coup.
Il était là, silencieux dans l’ombre du parapet, sa cape sombre le rendant presque invisible dans la pénombre.
- Vincent ? murmura-t-elle, osant à peine croire qu’il était là.
Il repoussa sa capuche, la lumière des étoiles se refléta sur ses cheveux.
- Oui.
Un instant plus tard, elle était dans ses bras et il l’écrasait contre lui comme s’il allait ne jamais s’arrêter. Et elle ne voulait pas qu’il s’arrête.
- Tu es là, haleta-t-elle contre sa poitrine. C’est vrai, c’est bien toi.
- Aussi vrai que c’est toi, confirma-t-il et il l’éloigna pour examiner son visage. Tu as l’air fatiguée.
Il lui toucha la joue avec les doigts d’une de ses mains. Elle ferma les yeux et tendit son visage vers la caresse.
- Quelquefois, avoua-t-elle. Mais la plupart du temps c’est juste que je me sens seule.
- Je sais. Et tu fais des efforts pour réagir.
Ses yeux s’ouvrirent grand sous la surprise.
- Tu sais ça ?
- Je sais ce qu’il en est. C’est un combat que je dois mener, moi aussi.
- Mais tu es là maintenant. Elle s’accrocha à son bras. Comment va Nicky ?
- Il va bien. Kipper est avec lui.
- La cassette que tu as envoyée… Il a tellement grandi.
- Oui Mary et Sarah ont du mal à suivre avec ses habits.
- Il m’a fait ça à moi aussi. Les vêtements qui deviennent trop petits pratiquement en une nuit. Elle s’assombrit. Est-ce qu’il est toujours en colère contre moi ?
Si elle ne l’avait pas aussi bien connu, elle n’aurait pas remarqué la gêne fugace dans son regard.
- Il t’aime Catherine. Tu es sa mère.
- Mais il est en colère, Vincent ? Je t’en prie. Je dois le savoir.
Il regarda au loin.
- Il refuse toujours de dire ton nom. Il dit..
Il s’interrompit brusquement.
- Quoi, dit-elle en secouant son bras.
Il hésita et cela dura si longtemps qu’elle crut qu’il ne lui répondrait pas.
- Je t’en prie Vincent.
Il soupira et libéra son bras pour le mettre autour de ses épaules et la rapprocher de lui.
- Il y a une nouvelle famille en bas, commença-t-il, sa voix assourdie dans ses cheveux. Leur fils a le même âge que Nicolas. J’ai entendu Nicolas dire à Mark… Il suspendit sa phrase de nouveau. Catherine je ne pense pas que cela soit bon pour toi d’entendre cela.
- Vincent, je t’en prie. Il faut que je sache.
Il accentua la pression de son bras autour d’elle.
- Il a dit à Mark qu’il n’avait pas de mère. Qu’il n’avait que moi.
Les mots lui transpercèrent le cœur.
- Non, s’entendit-elle dire, très doucement contre sa poitrine, non.
- Catherine, ce n’est pas ce qu’il pense. Il n’est qu’un petit garçon et il est en colère Tu lui manques.
Elle secoua la tête.
- Ça fait sept mois, Vincent. C’est une éternité pour un enfant de cet âge. Elle rit amèrement. Et pour moi aussi.
- Et pour moi, ajouta-t-il dans ses cheveux.
- Il me manque tellement Vincent. Je l’aime tant. Ça fait mal de savoir qu’il ne comprend pas.
- C’est bien pourquoi j’ai essayé de te le cacher, dit-il.
- Je sais. Pour me protéger. Mais c’est impossible Vincent. J’ai appris ça ici. Je dois me prendre en charge seule. Même si … Elle s’interrompit, effrayée à l’idée de ce qu’elle allait dire.
- Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?
Elle secoua la tête.
- Rien. Un truc idiot
- Quelque chose qui te terrorise.
Elle ferma les yeux.
- J’allais dire… même s’il me tue. Elle trembla. Et c’est possible, Vincent. C’est possible. Est-ce que tu sais qu’ils ont tenté quelque chose ?
Il se raidit.
- Non. Quand ?
- Il y a quelques semaines. L’un des gardes… c’était un ami, Vincent. Ils l’ont approché. Il l’a dit à ses chefs et il a été transféré dans un endroit sûr, mais ça me fait peur. Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui se passerait une prochaine fois. Elle s’accrocha à son gilet. J’en ai tellement assez, Vincent. Assez d’être terrorisée, assez d’être seule. Je veux rentrer à la maison.
Il posa sa main sur son épaule et l’éloigna doucement de lui pour la regarder dans les yeux.
- Oui, dit-il simplement et il leva sa main pour repousser une mèche folle loin de ses yeux.
Une vague de désir la submergea.
- Catherine. Sa voix quoique exprimant toute sa sensualité, la réprimanda doucement.
- Je sais. Ce n’est ni le lieu, ni l’heure. Je suis désolée Vincent. Je ne peux m’en empêcher.
- Ne sois pas désolée, dit-il en se penchant pour l’embrasser légèrement. Je reste éveillé des heures la nuit quand tu es comme ça.
Les nuits où elle pensait à lui.
- Moi non plus je ne peux pas m’endormir, murmura-t-elle en réponse.
Il l’attira vers lui. Elle le savoura, lui tout entier, son corps solide pressé de toute sa longueur contre le sien, sa barbe rugueuse contre ses tempes et les battements accélérés de son cœur. Il caressa son dos dans un geste qui lui faisait autant de bien qu’à elle et elle sentit qu’il embrassait ses cheveux.
- Catherine, dit-il enfin.
Et elle entendit clairement l’effort qu’il avait à faire pour garder sa voix ferme.
Dans l’escalier la porte s’ouvrit avec fracas. Vincent se raidit et suspendit son geste, prêt à s’enfuir. Catherine prit sa manche pour le retenir.
- Cathy, ça va là haut ?
Son cœur avait fait un saut violent au bruit de la porte, elle relâcha sa respiration en maintenant sa prise sur le bras de Vincent.
- Tout va bien, Morris, répondit-elle en forçant sa voix. Quelques minutes encore, vous voulez bien ?
- Ok dit-il d’un ton peu enthousiaste. Mais ensuite il faudra vous dépêcher de rentrer.
- D’accord.
La porte se referma, mais le bras de Vincent resta rigide. Il baissa la tête.
- Je dois partir. Ce toit n’est sûr pour aucun de nous deux.
- Je sais, admit-elle. Mais pas déjà. Je ne suis pas encore prête. Encore une minute.
- Une minute lui accorda-t-il. Mais pas plus longtemps Catherine. Ces instants volés ne valent pas le risque encouru.
- Si pour moi, ils le valent. Mais je sais, ajouta-t-elle rapidement devançant son objection. Ils ne les valent pas pour Nicky. Surtout s’il perd ses deux parents.
- Non, convint-il doucement.
- Mais dis-moi quelque chose avant de partir.
- Bien sûr, tout ce que tu veux.
- Tu as dit dans tes lettres que quelquefois tu vas t’asseoir sur un toit pas loin.
- Oui.
- Est-ce tu peux me dire lequel c’est ? Peut-être que je pourrais regarder vers toi…
Il regarda en direction du parapet, mais il était trop haut et il n’y avait aucune fissure par laquelle lui montrer.
- C’est de l’autre côté de la Sixième Avenue et un peu au nord, dit-il. Un immeuble moderne avec une façade grise.
- Je le connais ! Je le vois très facilement de ma fenêtre.
- Je ne sais pas laquelle c’est.
- Celle qui est le plus au sud sur la façade ouest.
Il sourit.
- Maintenant je sais où regarder. Même si je ne peux pas voir à l’intérieur.
Il remonta sa capuche sur ses cheveux pour cacher son visage dans l’ombre. Seuls ses yeux restèrent visibles, brillants dans les profondeurs.
- Et maintenant il faut que je m’en aille.
Elle ravala une protestation instinctive en se mordant la lèvre. Il prit ses mains dans les siennes, les tenant serrées contre son torse.
- Ferme les yeux.
Elle chercha à voir son visage, mais son regard était calme et ferme.
- D’accord, murmura-t-elle.
Mais elle ne put s’empêcher de les garder encore un instant ouverts. Elle sentit son souffle sur sa joue et leva la tête pour recevoir son baiser. Ce fut chaud et tendre et bien trop rapide. Il approcha les mains de Catherine de sa bouche, embrassant un par un les doigts de ses deux mains, puis les lâcha.
Le bourdonnement de la circulation, ponctué de klaxons, montait de la rue loin dessous, mais sur le toit tout était silencieux. Quand elle rouvrit les yeux, il était parti.
Avec la brise humide vint un souffle de solitude, mais elle se raidit pour l’empêcher de l’envahir. Vincent était venu. Il avait été présent, même si ce n’avait été que pour quelques instants. Elle avait eu beaucoup. Elle releva la tête et sourit.
- Fais attention à toi, Vincent, murmure-t-elle. Je t’aime.
Mais quand elle fut de retour à l’intérieur, les larmes montèrent à ses yeux, la prenant par surprise. Elle pencha la tête mais Morris s’en aperçut et posa un bras compatissant sur ses épaules.
- Je sais, dit-il. Cela fait le même effet à la plupart des gens. C’est comme si c’était un goût de liberté inaccessible ou quelque chose du même genre.
- Ou quelque chose du même genre, confirma Catherine, souriant à travers ses larmes. Mais ça en valait la peine, Morris. Chaque minute.
J’ai dit à Nicolas que je t’avais vue, écrivit
Vincent dans sa lettre suivante. Je lui ai dit que tu l’aimais et que tu
allais bien. Il n’a pas réagit, mais il a écouté.
Te voir était une épée à double tranchant, Catherine.
Je rends grâce pour ces instants volés, et suis soulagé au-delà des mots
d’avoir vu de mes propres yeux que tu es en bonne santé. Mais d’une certaine
façon cela rend la perte encore plus sensible. Tu me manques….
Tu me manques aussi, murmura-t-elle en posant ses lèvres sur la lettre avant de la plier et de la ranger avec les autres dans le tiroir.