Chapitre 15
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Enfin les mois d’attente arrivèrent à leur fin et le procès de Gabriel commença. Il pourrait se passer des semaines, peut-être même des mois avant que Catherine ne soit appelée à témoigner. Le choix du jury prendrait quelque temps et d’autres témoins étaient programmés avant elle. L’idée de devoir attendre lui semblait intolérable. Savoir que le procès avait commencé avait réveillé les terreurs qui n’avaient jamais été totalement inertes. Mais elle n’avait pas le choix. Elle mena une bataille quotidienne pour dominer sa peur et trouver un semblant de paix.
Deux semaines après le début du procès, Catherine se réveilla tôt et mal en point. Elle s’était couchée tard la veille à regarder une série de films comiques qui d’abord l’avaient fait rire puis n’avaient plus réussi à l’amuser. Elle sortit de sa chambre les cassettes à la main pour les déposer à la bibliothèque en allant petit-déjeuner.
Une voix féminine, qui lui sembla familière interrompit ses pensées.
- Cathy ?
Elle leva la tête. Debout de l’autre côté du large couloir, les bras croisés dans un geste qui paraissait presque timide, se tenait Jenny Aronson. Jenny Maxwell. Les vidéos lui tombèrent des mains pour se casser à ses pieds. Catherine se figea, la regardant fixement.
- Quoi, demanda Jenny gentiment. Tu ne peux même pas dire bonjour ?
- Jenny ! arriva-t-elle à balbutier avant de voler à travers l’espace qui les séparait pour lancer ses bras autour du cou de Jenny. Je suis si contente de te voir !
Jenny
fit chorus.
- Moi aussi, dit-elle en la serrant dans ses bras. Ça fait des heures que j’attends que tu sortes de cette pièce.
Catherine recula.
- Qu’est-ce que tu fais là ? questionna-t-elle de façon pressante.
Jenny haussa les épaules, mais Catherine eut l’impression de voir un éclair de douleur dans les yeux noirs.
- Protection rapprochée, dit Jenny avec une légèreté forcée.
- Protection… Où est Joe ?
À son horreur, elle vit le sourire de Jenny se décomposer et celle-ci se mettre à pleurer. Catherine ouvrit les bras pour l’entourer.
- Viens chez moi, l’exhorta-t-elle doucement. On pourra s’asseoir.
Jenny approuva sans un mot et passa ses mains sur ses yeux dans l’espoir vain d’empêcher les larmes de couler. Catherine la conduisit jusqu’au lit et s’assit à côté d’elle en lui tendant une boite de mouchoirs.
- Que s’est-il passé ? demanda-t-elle quand Jenny eut repris un peu de contrôle. Dis-le-moi.
Jenny essuya ses yeux avec une boule de mouchoir trempé.
- Joe est à l’hôpital, murmura-t-elle. On lui a tiré dessus.
C’était Gabriel. Catherine n’en douta pas une minute.
- Mon Dieu, comment va-t-il ?
L’anxiété et la culpabilité rendaient sa voix aiguë.
- Il va se remettre, dit Jenny. Son visage était marqué par la peur et le souci, mais les larmes avaient cessé.
- Ils m’ont permis de rester jusqu’à ce qu’il sorte du bloc opératoire. Il était plutôt dans les vaps quand je l’ai vu, mais le chirurgien m’a dit qu’il tenait bon.
- Comment c’est arrivé ?
- On était partis dîner dehors, commença Jenny. Ensuite on s’est promenés sur la Cinquième Avenue, sur le trottoir du côté du Parc. La nuit était belle, on flânait, en parlant et en riant. Et tout à coup une auto a foncé sur nous. La dernière chose dont je me souviens, c’est Joe en train de me jeter par terre. Il porte une arme sur lui depuis quelque temps et je l’ai vu qui la cherchait, puis ils lui ont tiré dessus. Ces hommes dans la voiture ont tout simplement tiré sur lui.
Catherine poussa un léger bruit d’horreur et prit les mains de Jenny dans les siennes.
- Joe est tombé pratiquement sur moi, continua Jenny. Il y avait du sang partout et il ne bougeait plus. Elle s’arrêta pour avaler sa salive. Ensuite j’ai entendu la porte de la voiture s’ouvrir. J’ai essayé de prendre l’arme dans la veste de Joe, mais elle était coincée entre lui et moi et je n’y arrivais pas. L’homme de la voiture s’approchait, je pouvais le voir. Je savais qu’il allait me tuer, tuer Joe s’il n’était pas déjà mort.
Catherine pouvait imaginer la terreur et la panique de Jenny.
- J’essayais de ramper en arrière, plus loin dans le parc, dans les buissons en tirant Joe avec moi. Elle fit un sourire ironique qui faisait mal à voir. Pas très sensé mais je ne pouvais penser à rien d’autre. Prendre le revolver de Joe et nous cacher.
- Oui, l’encouragea Catherine doucement.
- Et alors, il s’est passé quelque chose. Cathy tu ne vas pas croire cette partie de l’histoire. L’homme était très proche, je voyais l’arme dans sa main et je ne pouvais plus lui échapper. C’est alors que j’ai entendu ce formidable rugissement. Comme celui d’un animal. Ça m’a fait encore plus peur que l’homme armé. Il a du avoir peur lui aussi et en fait, je pense qu’il a vu quelque chose, car ensuite il s’est replié vers l’auto. J’ai entendu la porte claquer et les pneus crisser comme la voiture démarrait.
- Un rugissement, dit doucement Catherine.
- Oui. Et ensuite cette… cette personne était là. Je ne sais pas d’où il est venu, mais soudain il était à genoux près de Joe. Il a ouvert sa chemise pour voir d’où venait le sang. Il l’a déchirée pour faire une compresse et m’a montré comment la tenir pour empêcher le sang de couler. Il portait cette longue chose noire avec une capuche de sorte que je n’ai pas vu son visage, mais ses mains…
- Vincent.
Jenny la regarda, surprise.
- Oui, c’est le nom qu’il a donné. Comment as-tu pu… ?
- Jenny. C’était mon Vincent.
- Ton… ? Je ne comprends pas.
- Vincent. Il est mon… c’est le père de Nicolas.
Jenny ouvrit la bouche, incrédule.
- Il fait des rondes dans le Parc quelquefois la nuit et le coup de feu a du l’attirer.
- Il nous a sauvé la vie, dit Jenny. S’il n’avait pas été là, s’il n’avait pas fait peur à cet homme…
- Je suis contente qu’il ait été là, dit Catherine avec ferveur. Je suis contente que Joe soit hors de danger. Et j’ai tout à fait honte de le dire étant données les circonstances, mais je suis contente que tu sois là !
Les larmes coulaient de nouveau dans les yeux de Jenny.
- Oh ! Cathy, moi aussi ! Je me faisais du souci pour toi. Ça me fait tellement de bien de te voir.
- Tu ne devrais pas, dit Catherine en retirant ses mains. Tu devrais me haïr.
- Te haïr, toi, pourquoi ?
- Parce que tout cela est de ma faute. Ce qui est arrivé à Joe. Si je n’étais pas allée le trouver quand je suis revenue…
Ce fut au tour de Jenny de la réconforter. Elle prit Catherine dans ses bras dans une étreinte presque violente.
- Ne dis pas ça. N’y pense même pas. Joe a été très honoré de ta confiance après toutes les épreuves que tu as vécues. Il était horrifié de ce qu’on t’avait fait. Et il n’a pas oublié que c’est lui qui t’a donné ce carnet noir. Tu n’as fait que ce que tu devais faire, Cathy et c’est aussi ce que Joe a fait. Il connaissait les risques ; il a choisi de les prendre.
- Toi aussi, dit Catherine doucement. Toi aussi je t’ai mise en danger. Jamais je n’aurais voulu le faire, Jen. Et si Vincent n’avait pas été là, je vous aurais perdus tous les deux. Je n’aurais pas pu le supporter.
- Si, tu aurais pu, insista Jenny en la secouant légèrement. Je suis là maintenant et je suis sauve. Et Greg Hughs a pris personnellement en charge la protection de Joe. Je lui ai parlé avant qu’ils me conduisent ici. Il ont mis tout en oeuvre pour qu’il soit en sécurité, Cathy, je le crois fermement. Et tu dois me croire aussi.
- J’ai confiance en Greg, admit Catherine, autant qu’on puisse avoir confiance en quelqu’un. J’espère qu’il réussira à le protéger. Et toi. Où seras-tu ?
Jenny lui fit un sourire mouillé et leva l’index.
-Juste là, de l’autre côté du couloir.
Ce n’était pas courant, admit Arlen, quand Catherine lui parla un peu plus tard, pour quelqu’un qui n’était pas un témoin direct d’être protégé dans cet établissement en particulier. Mais la présomption que l’attentat contre Joe soit lié au futur témoignage de Catherine contre Gabriel Vandt était suffisamment forte pour qu’Arlen ait décidé de prendre le maximum de précautions. C’est donc sur son ordre direct que Jenny avait été amenée là.
En son for intérieur, Catherine se sentit réconfortée que Jenny soit installée dans l’ancien appartement de Malek. Pouvoir offrir son réconfort à Jenny quand elle s’inquiétait de Joe l’aidait à se sentir mieux. Et à l’occasion Jenny n’était pas seulement une compagnie, mais un dérivatif bienvenu.
- Parle-moi de ton petit ami, dit Jenny un soir. Elle était allongée sur le lit de Catherine, jouant avec un bretzel qu’elle n’avait visiblement pas l’intention de manger.
- Petit ami ? demanda Catherine assise par terre. Ce n’est pas le mot qui convient.
- Si, dit Jenny faisant semblant d’être indignée. C’est exactement le mot qu’il faut.
Elle était de bonne humeur. Cet après-midi, on lui avait dit que Joe allait bien et elle avait pu lui parler au téléphone.
- Je veux dire que ce n’est pas le mot qui convient pour Vincent, expliqua Catherine.
Elle jeta un coup d’œil à Jenny.
- C’est bien de Vincent qu’on parle n’est-ce pas ?
Jenny se mit sur le ventre pour se pencher au bord du lit, la regardant de travers.
- À moins qu’il n’y en ait d’autres dont tu ne m’aies pas parlé.
Catherine rit.
- Non, rien que Vincent.
- Rien que Vincent, répéta Jenny. Et ce n’est pas ton petit ami. Qu’est-ce qu’il est alors ?
Catherine s’adossa au lit pour réfléchir
- Bonne question.
- Amoureux, amant, soupirant ?proposa Jenny.
- Soupirant. J’aime ce mot. Elle y réfléchit. Je ne sais pas Jen. Il est tout ça et rien de tout ça. Si tu vois ce que je veux dire.
- Pas du tout. Explique-toi s’il te plait.
Catherine soupira.
- Je ne suis pas sûre de pouvoir mettre des mots là dessus. Il m’aime. Plus que quiconque ne m’a jamais aimée. Il prend soin de moi, il veut ce qu’il y a de mieux pour moi-même si cela fait mal.
- À lui ou à toi ? demanda Jenny.
- L’un ou l’autre. Les deux. Il a toujours voulu me laisser partir, me laisser faire ce que j’avais à faire. Même s’il n’était pas sûr que je pourrais revenir vers lui. C’est lui qui m’a poussée, Jen. Je ne voulais pas venir. Je ne voulais pas faire face à ça. Mais il a su avant moi qu’éviter tout ça, me cacher dans un lieu sûr, ne pas faire mon devoir… m’aurait détruite.
- Il te veut du bien, dit Jenny d’un ton pensif.
- Il est merveilleux, dit Catherine avec ferveur. Il révèle la meilleure part de moi-même.
- Et tu l’aimes, dit Jenny doucement.
- De tout mon cœur.
- Et tu retourneras auprès de lui ? Quand tout sera fini ?
- Oui, je ne pourrais aller nulle part ailleurs. Plus maintenant. Plus jamais.
- J’en suis heureuse, Cathy dit Jenny. J’espère que je pourrais le rencontrer un jour et Nicolas aussi.
- Je veux que tu le rencontres, répondit Catherine. J’espère que tu le pourras. Seulement…
- Seulement quoi ? demanda Jenny gentiment. Ses mains ?
Catherine secoua la tête.
- Non. En fait ce n’est pas tout.
- Quoi alors ? Cathy. Je l’ai entendu rugir. Je pense que c’était lui. Ça ne pouvait être que lui à moins qu’il n’y ait un lion ou quelque chose dans les buissons.
Catherine rit doucement, la tristesse ne la quittant pas.
- Pas un lion. C’est Vincent que tu as entendu.
- Donc je sais qu’il est différent.
- Différent, oui. Mais si tu le rencontrais, tu verrais comme il est magnifique en réalité. Je sais que tu t’en rendrais compte.
- Alors où est le problème ?
La voix de Catherine s’affaiblit.
- Quand je vais témoigner, dit-elle. Je vais devoir aller au Palais de justice. S’ils doivent organiser un autre attentat, c’est ce moment là qu’ils choisiront.
- Pendant le parcours, quand tu seras vulnérable ?
Catherine hocha la tête.
- Ça ne devrait pas être difficile. Un tireur embusqué sur un toit voisin. Une bombe…
Jenny roula sur le lit pour se lever et vint s’asseoir près d’elle. Son bras mince entoura les épaules courbées de Catherine.
- Ne pense pas comme ça Cathy, dit-elle farouchement. Rien ne t’arrivera. Arlen Miller y veillera.
- Elle va essayer, reconnut Catherine, mais je sais qu’il y a des limites à ce qu’elle peut faire.
- Ça va aller. Tu iras, tu témoigneras et ensuite ce sera fini. Tu pourras rentrer à la maison, Cathy. Revoir Vincent et Nicolas.
Mais même cette perspective lumineuse ne suffit pas à lever la chape de terreur.
- Mais avant que tout ça arrive, je dois rentrer dans ce tribunal, murmura-t-elle et l’affronter.
D’autres étapes marquèrent cette époque d’attente. Joe quitta l’hôpital, et refusa d’être placé dans une résidence surveillée. Jenny se fâcha, mais il avait un garde du corps personnel et il lui promit de faire très attention.
La nervosité de Catherine ne lui permettait plus de lire ou de regarder la télévision. Elle passait ses matinées avec Jenny quand elle n’allait pas au gymnase, mais elle ne pouvait rester tranquille très longtemps, tellement elle bouillonnait intérieurement. Elle passait des heures à arpenter le couloir.
Deux fois, alors qu’elle errait ainsi, elle vit Moreno près de l’ascenseur avec une solide escorte alors qu’il se rendait au Palais de justice ou en revenait. Il portait un costume cravate et non plus sa combinaison de prisonnier ce qui lui donnait l’air sur de lui et compétent comme elle se le rappelait au Bureau du procureur. L’homme qui l’avait froidement abandonnée aux mains de Gabriel ! Elle dévia sa trajectoire quand elle le vit pour éliminer la moindre possibilité de rencontre.
Enfin ce temps d’attente se termina. Catherine dormit mal la nuit précédant son témoignage et se leva tôt pour pouvoir passer une petite heure sur le tapis de course et consommer cette adrénaline qui faisait sauter son cœur de façon si anormale dans sa poitrine. Elle se contenta de grignoter devant le petit déjeuner que lui apporta Jenny, trop remuée pour avoir le moindre appétit. Elle se doucha puis s’habilla avec soin. Cet ensemble cramoisi était le bon choix, se dit-elle en en se regardant dans la glace avec son œil de procureur. La couleur et le style accentuaient son côté petite et fragile, deux caractéristiques qui lui vaudraient la sympathie du jury. Elle brossa ses cheveux et les laissa flous, consciente que cela lui donnait l’air encore plus vulnérable.
- Tu es parfaite, Cathy, dit Jenny depuis sa place habituelle sur le lit. Sereine.
- Je ne me sens pas sereine du tout.
- C’est le trac, diagnostiqua Jenny. Ça ira.
Mais ce n’était pas le trac, Catherine le savait bien. Pas beaucoup en tout cas. Elle regarda la chose noire posée sur le dos du fauteuil. Arlen la lui avait fait parvenir avec des instructions pour le porter sur ses habits pendant les trajets aller et retour vers le tribunal. C’était une armure corporelle en kevlar, spécialement fabriquée pour la police. Ce que le public appelle un gilet pare-balles.
Catherine ne réussit pas à faire apparaître sur ses lèvres un sourire pour son amie.
- Ils seront là dans quelques instants.
- Mets les à mort, dit Jenny puis elle grimaça. Désolée.
Catherine s’efforça de prendre l’air offusqué devant le choix de mots mais ne réussit pas. Quand elle éclata de rire, Jenny fit de même.
- Jésus, dit enfin Jenny en reprenant son souffle. Je ne peux pas croire que j’ai dit ça.
- Je n’arrive pas à y croire non plus, répondit Catherine. Mais plutôt eux que moi.
Cela les fit repartir et elles se tordaient encore quand le coup qu’elles attendaient se fit entendre sur la porte. Jenny se leva pour ouvrir.
Kelly Freemont se tenait de l’autre côté. À côté d’elle, Joe Maxwell pâle et aminci souriait largement. Jenny manifesta bruyamment sa surprise et se jeta dans ses bras. Kelly et Catherine, sans se faire signe, regardèrent ailleurs pour permettre à ces deux cœurs de célébrer leurs retrouvailles. Au bout d’un instant, un bras autour des épaules de Jenny, Joe rentra dans la pièce.
- Salut, ma puce, dit-il affectueusement à Catherine.
- Salut Joe.
Il sourit en tendant son bras libre. Elle regarda Jenny puis s’approcha pour mettre ses bras autour de lui. Elle se rappelait ce que Jenny lui avait dit de ses blessures et s’efforça de ne pas le serrer top fort.
- Ça fait du bien de te voir, dit-elle, mais pourquoi es-tu là ?
Il avait un bras autour de chacune d’elle maintenant et avait l’air d’apprécier. Il pressa légèrement Jenny.
- En partie pour voir ma chérie, dit-il.
Jenny sourit, les yeux plus lumineux qu’ils n’avaient été auparavant. Joe tourna ensuite son regard vers Catherine d’un air redevenu sérieux.
- Et en partie pour toi.
- Moi ?
La tension qui avait été balayée par les rires et la joie de la réunion revint avec toute sa force.
- Tu ne pensais pas que j’allais te laisser aller à ce tribunal toute seule, vraiment ?
Elle lui en fut si reconnaissante qu’elle se sentit sur le point de pleurer. Mais…
- Oh Joe ! Ce n’est pas possible. C’est trop dangereux.
- Je suis au courant, dit-il d’une voix égale. Je viens de passer trois semaines dans un hôpital, tu te rappelles ? Mais je ne vais pas te laisser faire ça toute seule, Radcliffe. Ne te donne même pas la peine d‘essayer de me dissuader.
Elle l’aurait fait pourtant, si Jenny n’avait pas pris la parole.
- Il a raison, Cathy. Laisse le venir avec toi.
Catherine se libéra du bras de Joe et regarda ses deux meilleurs amis. Joe avait l’air presque fâché, décidé à tenir bon et Jenny, l’air effrayé mais déterminé. Catherine n’avait aucune envie de se battre avec l’un d’entre eux, alors avec les deux…
- D’accord, concéda-t-elle à regret. Elle sourit. Ce sera bon d’avoir un ami avec soi.
- Vous feriez mieux de finir de vous préparer, dit Kelly en regardant les pieds de Catherine encore en collant. La voiture attend en bas.
Catherine approuva de la tête et alla chercher les escarpins qu’elle avait sortis du placard ce matin. Elle les trouva près du lit et les enfila. Elle se sentit maladroite sur ces talons hauts, après toutes ces années passées à porter des chaussures de basket ou de simples souliers à talons plats. Jenny l’aida à attacher le malcommode gilet pare-balles par-dessus son chemisier et à mettre sa veste par-dessus.
- Sois prudente, Cathy !
- Je vais essayer.
Elle jeta un coup d’œil dans la direction de Joe qui avait regardé tous ces préparatifs d’un air grave et sans commentaire.
- Si tu veux sortir avec moi, tu devrais avoir un de ces trucs toi aussi.
Il se frappa le côté.
- J’en ai un. Tu ne t’en n’es pas rendu compte quand tu m’as serré dans tes bras ?
Elle sourit, juste un peu.
- J’ai bien senti que tes côtes étaient bandées ou quelque chose du genre.
- Bon, admit-il, il y a ça aussi. Il regarda Jenny. Je te vois ce soir, dit-il. Quand je raccompagnerai Catherine.
Jenny fit un signe de compréhension.
- J’attendrai, promit-elle. Je vous attendrai tous les deux.
Jenny ne les accompagna pas. Les nerfs de Catherine se tendirent de nouveau alors qu’elle allait avec Joe et Kelly vers le hall où se trouvaient le poste de garde et l’ascenseur. Ils attendaient ce dernier quand elle entendit des voix derrière elle. Elle se retourna et se figea sur place.
John Moreno, en tenue de prisonnier cette fois, était en train de s’approcher accompagné par un garde.
- Cathy, dit-il. Je veux vous parler.
Catherine recula et se cogna dans Joe, qui se retint de tomber.
- Je n’ai rien à vous dire, dit-elle plus en sifflant qu’en parlant.
- Je vous en prie, Cathy. Dans quelques minutes, ils m’emmèneront pour exécuter ma peine.
- Tant mieux.
Il recula
- Je le mérite.
- Et pire, ajouta Joe durement.
Moreno accepta l’affront sans ciller.
- Je sais.
Catherine entendit le chuintement des portes de l’ascenseur en train de s’ouvrir derrière elle. Tout ce qu’elle voulait, c’était entrer dedans et laisser Moreno derrière elle mais elle ne put s’empêcher de voir la supplication honteuse de ses yeux.
- Quoi ? dit-elle plutôt comme un ordre que comme une question.
- Je veux demander pardon. Pour tout ce que je vous ai fait. Quand il m’a dit que je devais vous donner… c’était horrible.
Pendant un instant, elle se revit dans cette pièce froide, sans caractère attendant sans espoir une fin implacable.
- Pire encore pour moi, répondit-elle, la voix morne et atone.
- Je sais dit-il.
Et cette fois, l’abattement était clairement audible dans sa voix.
- C’est juste que… je n’ai pas pu imaginer quoi faire d’autre. Je ne savais pas comment vous aider. J’étais déjà tellement compromis. Je savais qu’il m’aurait tué… Ça été presque un soulagement quand Joe m’a inculpé. Il fit un petit geste implorant avec sa main. Il n’y a aucune excuse pour ce que je vous ai fait… mais je veux vous demander pardon.
- Quoi ?
C’était Joe, qui se rapprochait de Moreno plein d’une juste indignation.
- Vous avez pris pratiquement cinq ans de sa vie, elle a failli mourir à cause de vous et vous voulez qu’elle vous pardonne ?
Sa voix monta sur le dernier mot et un instant Catherine crut qu’il allait le frapper. Aucun des gardes présents ne chercha à intervenir. Elle posa sa main sur son bras pour le retenir.
- Joe. C’est bon. Je t’en prie.
Il recula à regret à côté d’elle, mais elle sentait que sa tension et son hostilité ne désarmaient pas.
Elle examina Moreno d’un œil critique. Ce qui lui restait de cheveux était devenu tout gris et il avait des plis nouveaux autour de la bouche. Ses yeux étaient creux et cernés. Elle pouvait comprendre sa terreur de Gabriel. Il avait eu le pouvoir, même quand il ne savait pas où la trouver, d’affecter gravement sa propre vie. Et même aujourd’hui, la simple idée de devoir lui faire face accélérait les battements de son cœur et rendait sa gorge sèche et ses mains moites. Qu’aurait-elle fait s’il lui avait offert le moyen de juguler cette peur en échange d’une faveur ? Qu’aurait-elle été capable de faire pour protéger Nicolas ? Elle se rappelait que Moreno avait une famille. Une femme, et un fils qui était au lycée à l’époque où elle travaillait avec lui. Ses remords avaient l’air sincère.
Elle se mordit la lèvre et chercha la main de Joe à la recherche du soutien que lui donnait sa présence. Il lui serra les doigts pour la réconforter. Les épaules de Moreno s’effondrèrent et il commença à se tourner pour partir. Catherine du s’y reprendre à deux fois pour faire sortir les mots de sa gorge.
- John.
Il se retourna.
- Je comprends ce que vous avez fait et pourquoi vous l’avez fait.
Il hocha la tête brièvement et ses yeux hantés cherchèrent encore ceux de Catherine. Elle ne pourrait dire que ce qu’elle ressentait vraiment et il y avait tant à pardonner. L’enlèvement, les jours qui suivirent où elle avait été droguée et si malade, l’angoisse pour son bébé et ce que les drogues auraient pu lui faire, les longs mois de détention où elle avait pratiquement perdu l’espoir, les années passées à fuir.
Vincent. Elle pensa à lui tout à coup, à ses yeux bleus toujours compatissants. Vincent saurait pardonner, pensa-t-elle, mais est-ce que je pourrais le faire ? Et tout à coup, comme si la pensée de Vincent avait mis au jour une source profondément enfouie, elle fut capable de dire avec sincérité les mots que Moreno voulait tant entendre. Elle n’avait plus de colère. Elle ne le haïssait plus.
- Ça va, dit-elle doucement. Je vous pardonne.
Le soulagement et la reconnaissance se répandirent son visage.
- Merci.
Elle avança dans l’ascenseur et Joe appuya sur le bouton pour les faire descendre. Ils changèrent de cabine au trente-cinquième étage pour arriver au parking en sous-sol où une voiture les attendait. Catherine fut poussée rapidement à l’intérieur et les portes étaient à peine fermées derrière elle et Joe, que la voiture démarrait pour les emmener hors du garage puis dans la rue.
Son cœur cognait contre ses côtes avec une telle force qu’elle pensa que Joe devait l’entendre. Mais il ne sembla pas le remarquer, alors qu’il regardait la rue à travers les vitres fumées. Un homme sur le siège du passager avant se retourna vers eux.
- Agent Mulgrew, dit-il brièvement. Quand on aura atteint le Palais de Justice, Mademoiselle Chandler, nous irons vers une entrée sur le côté. Je sortirai le premier. Je veux que vous fassiez de même à mon signal et que vous vous dirigiez droit sur la porte. Gardez votre tête baissée et ne vous arrêtez sous aucun prétexte. Vous me suivez ?
- Et Joe ? Sa voix tremblait.
- Ne t’inquiète pas pour moi, Cathy, répondit Joe. Je serais juste derrière toi.
- On y est, dit Mulgrew quand la voiture tourna une dernière fois et commença à freiner.
Il se précipita hors du véhicule et regarda autour de lui un moment pour surveiller le trottoir. Catherine regarda par-dessus Joe vers les passants.
- Il est bien tôt pour une foule pareille, dit Catherine avec nervosité.
- Certains sont du FBI l’informa Joe. La sécurité. Ils gardent un œil sur les autres. Il fit un geste pour montrer l’imposant immeuble du Palais de justice fédéral. Il y en a plein à l’intérieur. Euh... Oh ! ajouta-t-il quand Mulgrew fit un bref signe de la main. C’est maintenant.
Il ouvrit la porte, se glissa dehors et se tint près du coffre pour lui faire un rempart de son corps. Catherine se pétrifia instant à la portière. N’importe qui parmi ceux qui avançaient sur le trottoir entre elle et le bâtiment pouvait avoir l’intention de la tuer. N’importe qui. Elle respira profondément.
- Je t’aime, Vincent, murmura-t-elle pour elle-même avant de plonger en avant.
La main de Joe sur son coude lui donna de l’assurance et un instant après, ils avaient passé la porte. L’impression d’être en sécurité ne dura pas longtemps. Le hall du Palais de justice était encore plus bondé que la rue. L’agent Mulgrew se mit de l’autre côté.
- Par ici.
Elle le suivit, ils passèrent une porte puis une autre, jusqu’à un étroit passage où un huissier en uniforme montait la garde.
- La voilà, dit Mulgrew. On reviendra la chercher après son témoignage.
- D’accord, approuva l’huissier qui fit signe à Catherine et à Joe de le suivre. Il prit les passages arrières, étroits mais qui permettaient d’éviter le hall principal pour les conduire à la petite pièce des témoins.
- Attendez ici jusqu’à ce qu’on vous appelle, dit-il.
- Comme à la maison, tenta de plaisanter Joe en montrant la machine à café. Tu en veux ?
Catherine avait les nerfs tellement tendus que la caféine n’aurait fait qu’empirer les choses. Elle secoua la tête. Joe haussa les épaules et remplit pour lui-même une tasse en plastique.
- On a réussi, hein Radcliffe ? demanda-t-il.
Elle répondit par un petit geste d’impuissance.
- À l’aller, peut-être.
- Qu’est-ce que c’est supposé signifier ?
Elle arpentait rageusement la pièce de long en large.
- Je ne sais pas Joe. J’ai déjà été témoin. J’ai travaillé sur des affaires importantes. Alors pourquoi est-ce que j’ai tellement peur de faire ça ?
- Le trac, suggéra-t-il exactement comme Jenny plus tôt.
- La terreur, le contredit-elle.
Ferrailler avec Joe diminua un peu la pression dans sa poitrine et sa gorge.
- Tu n’es pas vraiment effrayée à ce point, n’est-ce pas Radcliffe ? demanda-t-il doucement.
- Joliment effrayée, avoua-t-elle. Tout ce que je veux c’est être hors d’ici. Loin de cet homme. Loin, loin, très loin pour qu’il ne puisse plus jamais m’atteindre ! Elle rit amèrement. Sauf que je sais qu’il n’y a aucun endroit de ce genre ! Il peut me retrouver où que je sois, hanter mes rêves où que j’aille. Nulle part, je ne serais à l’abri. Joe. Nulle part.
- C’est pourquoi tu dois en passer par-là, Cathy. C’est la seule façon de se débarrasser de lui. Pour toi, pour moi et Jenny, et même pour Nicolas.
Elle le regarda et opina.
- Je sais Joe, mais il n’empêche que je suis encore terrorisée.
La porte s’ouvrit soudain et l’huissier lui fit signe. Le moment était arrivé. La panique s’empara d’elle et pendant une minute, elle fut incapable de bouger. Elle se força à faire un pas, puis un autre. Sur le seuil, elle se retourna vers Joe, qui lui faisait un grand sourire et levait le pouce en guise d’encouragement. Une fois la porte fermée entre eux, elle fut seule avec l’huissier toujours silencieux. Qui, se dit-elle soudain avec horreur, pouvait être l’un d’entre eux. Il ne regarda pas une fois derrière lui toutefois et la conduisit par un passage privé, réglant son pas sur le sien jusqu’à une large et lourde porte qu’il ouvrit pour lui donner l’entrée.
Au-delà, elle pouvait entendre le bruissement des voix, le froissement des pieds, des vêtements et des papiers. Le cœur battant, elle réunit tout son courage pour avancer.