QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès


Chapitre 13

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Agréablement fatiguée et luisante après sa séance d’entraînement, Catherine quitta la salle de gym le matin suivant pour retourner chez elle prendre une bonne douche chaude. Elle tourna à un angle du corridor et se trouva pratiquement nez à nez avec un homme qui venait de l’autre direction.

  - Je suis désolée, commença-t-elle automatiquement tandis que son regard examinait le visage de l’homme en face d’elle. Elle pâlit et fit instinctivement un pas en arrière.

  - Salut Cathy, dit-il.

Elle sentit l’adrénaline se répandre dans ses veines, faire battre son cœur, trembler ses mains et nouer sa langue. Il parut saisir sa réaction au vol, hocha la tête et répondant à la pression d’un garde sur son bras, continua sa route. Figée sur place, elle le regarda s’éloigner et ce n’est que lorsqu’il ouvrit la porte de la salle de gym, qu’elle bougea. Dix minutes plus tard, elle arrêta de marcher furieusement de long en large juste le temps de déverrouiller sa porte et de faire entrer Arlen Miller.

  - Me voici, dit Arlen brusquement, que se passe-t-il ?

  - C’est à vous de me le dire, siffla Catherine entre ses dents. Je voudrais bien savoir pourquoi le nouvel invité ici est John Moreno.

  - Tout d’abord, M. Moreno n’est pas un invité, dit Arlen. C’est un prisonnier. Mais comme il est aussi témoin dans une affaire importante, contre un homme qui n’hésiterait pas à le tuer pour le faire taire, il a été mis en garde sécurisée. C’est à dire ici.

  - Vous avez d’autres lieux.

  - Bien entendu, convint Arlen. Mais aucun n’est aussi sûr que celui-ci. L’ennemi de M. Moreno ne doit pas être pris à la légère. C’est vous-même qui me l’avez dit.

Catherine cilla.

  - Gabriel. Il va témoigner contre Gabriel ?

Arlen inclina la tête en guide d’assentiment.

  - À ce que j’ai compris, Gabriel Vandt a été arrêté ce matin et M. Moreno a accepté une négociation.

  - L’immunité ?

Arlen hésita.

  - Je ne crois pas. Mon boulot, c’est de le protéger et je me contente de demander les renseignements qui vont m’aider à ça.

Catherine s’approcha du téléphone sur le bureau.

  - Je veux parler à Joe Maxwell.

Il se passa trois heures avant que Joe ne la rejoigne et l’humeur de Catherine avait eu le temps de se transformer en furie.

  - Ils ont fait un marché avec Moreno, furent ses premiers mots prononcés d’une voix sauvage.

  - Je sais, avoua Joe d’une voix faible.

  - Pourquoi ?

  - Allez Cathy, dit-il mal à l’aise. Sois réaliste ! Tu n’as pu fournir aucune preuve solide contre ce type Gabriel. Tu ne l’as jamais vu faire quoi que ce soit.

Pour la première fois sa fureur diminua.

  - Je sais.

  - Mais tu as donné tout ce dont ils avaient besoin pour nous débarrasser de Moreno. Il traitait personnellement avec Gabriel, m’a-t-on dit. Il prenait ses ordres directement. Il peut l’anéantir.

  - En échange de quoi ? Arlen pense que ce n’est pas l’immunité.

  - Non, confirma Joe. Même les fédéraux ne pourraient s’aplatir autant. Une réduction de peine.

  - Une réduction à combien ? demanda Catherine, la voix presque inaudible.

  - Dix ans, répondit Joe. En échange d’un témoignage qui apporte une preuve irréfutable.

  - Ça fait cinq ans avec bonne conduite, dit Catherine.

  - Ouais ! Mais c’est aussi la fin de sa carrière. Il est radié. Déshonoré.

  - Il a pris plus de quatre années de ma propre vie, Joe, dit-elle amèrement. Cinq ans de la sienne en échange cela ne sembla pas tellement juste.

  - Je sais, dit Joe, la voix adoucie. Ce n’est pas juste. Mais ça nous permet d’avoir celui qui est à la tête. Est-ce que ça ne compte pas ?

  - Sans doute, admit Catherine. Je ne cessais de me demander comment ils allaient le confondre sans le carnet noir que j’ai donné à Elliot.

  - Maintenant, ils n’en ont plus besoin.

  - Et moi ? Est-ce qu’ils ont encore besoin de moi ?

La question arriva sans prévenir et même Catherine sembla surprise de l’avoir posée. Joe lui répondit les yeux pleins de tristesse.

  - J’ai déjà demandé, ma puce, dit-il gentiment. Oui, ils ont encore besoin de toi. Tu renforces les propos de Moreno. Ton témoignage ne suffit pas pour abattre Gabriel mais il enfonce quelques coins là où il faut.

  - Oui, dit-elle d’une voix tremblante. Je comprends.

Elle le regarda.

  - C’est dangereux pour toi d’être ici.

  - C’est ce qu’on m’a dit, répondit-il d’un ton léger.

  - Tu n’aurais pas du venir.

  - Tu m’as appelé hors de toi, me suppliant de faire quelque chose et tu dis que je n’aurais pas dû venir ?

Elle ne put s’empêcher de sourire à son évidente incrédulité.

  - Non, lui dit-elle, tu n’aurais pas dû.

  - Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? C’est au cas où, la prochaine fois, ajouta-t-il en souriant lui aussi.

  - Tu aurais dû me dire ce que je voulais entendre jusqu’à ce que je me calme.

  - Je ne sais pas ma puce, ajouta-t-il d’un air de doute. Tu étais joliment affolée.

  - Oui, c’est vrai lui accorda-t-elle. Plus que je n’aurais dû.

  - Je dois dire que ça m’a un peu surpris. J’étais persuadé que tu avais compris que Moreno allait travailler pour nous.

  - J’aurais dû, si j’y avais réfléchi, dit-elle. Mais je n’ai pas bien dormi. J’étais préoccupée.

  - Oh ?

Il leva les sourcils.

  - Je peux faire quelque chose pour t’aider ? Puisque je suis là ?

Elle le regarda avec l’air de peser son offre puis soudain, prit une décision.

  - Oui, dit-elle. Essaye de savoir ce qui ne va pas avec mon fils ?

  - Ton fils ? Il prit l’air inquiet. Il est malade ?

  - Je ne crois pas. Mais quelque chose ne va pas et personne ne veut me dire ce que c’est.

  - Tu ne lui as pas parlé, affirma Joe tout à coup sûr de ce qu’il avançait.

Elle secoua la tête.

  - Non.

  - Ni à son père non plus.

  - Non.

  - Alors comment peux-tu savoir que quelque chose ne va pas ?

  - C’est à cause de ce qu’ils ne me disent pas dans les lettres. Jamais de « Nicolas t’envoie des baisers » ou encore«  Nicolas veut que tu saches qu’il a appris à écrire son nom » ou même de « tu manques beaucoup à Nicolas ». Et… regarde !

Elle sortit le dessin de Nicolas du tiroir où elle l’avait rangé. Il n’y avait aucun danger à le montrer. C’était un dessin typique d’un enfant de trois ans. Les visages n’étaient évoqués que par des taches de couleur pour les yeux, le nez, la bouche. Joe étudia le crayonnage avec soin.

  - Qu’est-ce que c’est ?

  - Il a dessiné sa famille, lui dit-elle en attendant qu’il regarde de nouveau.

  - Est-ce que c’est toi ? demanda-t-il finalement en montrant la silhouette aux longs cheveux. Tu as l’air horriblement grande.

  - Non, dit-elle malheureuse. C’est son père.

  - Oh !

Joe prit soin de ne poser aucune question sur les cheveux.

  - Et qui est cette autre personne, celle avec la canne ?

  - C’est son grand-père qui s’appuie sur sa canne.

  - Et la petite avec les cheveux blonds, c’est Nicolas, devina Joe.

  - C’est lui. Il tient la main de son papa.

  - Tu n’es pas dedans.

Elle resta silencieuse, la souffrance d’être exclue la déchirant de nouveau.

  - Cathy, pourquoi n’es-tu pas dedans ?

Elle dut inspirer profondément avant de répondre et même ainsi elle ne put émettre qu’une petite voix tremblante.

  - Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui se passe.

  - Bon. Qu’est-ce que je peux faire ? Je peux appeler quelqu’un ? Le père de Nicolas peut-être ?

  - Non, répondit-elle un peu trop vite. Mais peut-être peux-tu transmettre un message ?

  - Bien sûr, répondit-il sans hésiter. Je le donne au Dr Alcott ? C’est ça ?

Elle acquiesça.

  - C’est Peter donc, qui te donne les lettres et les paquets ?

  - Au début, dit Joe. Les deux ou trois premiers. Je pense qu’il est encore l’instigateur, mais pour être honnête, je ne l’ai pas vu personnellement depuis quelques semaines.

Elle fronça les sourcils.

  - Alors comment ils t’arrivent ?

  - Une consigne à la gare routière ou à la Grande Gare centrale. Exactement comme dans un roman d’espionnage ? Incroyable non ?

  - Mais la clé pour la consigne ?

Pendant tout ce temps, elle s’était imaginée que les lettres et les paquets passaient simplement de mains en mains.

  - De différentes façons. La plupart du temps, c’est Benny le marchand de sandwichs quand il m’apporte mon déjeuner. Mais une fois c’était ce vieux mec noir qui joue du saxo au coin près du tribunal. Et une autre fois un gamin des rues s’est jeté sur moi et l’a mise dans ma main.

  - Je comprends, dit-elle. Tu peux attendre pendant que j’écris la lettre ?

  - Bien sûr, accepta-t-il. Écoute, je vais sortir tailler une bavette avec le garde ou autre chose. Ok ? Tu as besoin d’un peu d’intimité.

Il sortit en tirant la porte derrière lui. Catherine se leva et ferma le verrou pour enfermer Moreno dehors. Elle n’avait pas de papier à lettres mais plusieurs blocs-notes de feuilles de brouillon jaunes dans le bureau. Elle en prit un et attrapa un stylo.

Cher Vincent, écrivit-elle avant de s’arrêter. Cher Vincent, ça semblait froid et raide sur la page, rien qui ressemble à ce qu’elle ressentait pour lui. Bizarre comme ça lui semblait difficile de lui écrire là une lettre qu’il tiendrait réellement dans ses mains, contrairement à son journal. Très cher Vincent, ce n’était pas mieux. Mon Vincent, de la même façon que lui l’affirmait sienne dans l’entête de chacune de ses lettres, mais cela ressemblait à un plagiat et de toute façon, elle ne le sentait pas comme complètement à elle. Il appartenait pour une part à Père et à sa famille. Une part de lui maintenant appartenait aussi à Nicolas. Elle arracha la page du bloc et recommença.

Vincent, juste Vincent. Son nom. De loin le mot le plus doux qu’elle connaissait.

Elle n’avait pas le temps d’écrire tout ce qu’elle aurait eu envie de lui dire. Joe attendait. Et de toute façon, Vincent la connaissait aussi bien que lui-même. Il savait déjà ce qu’elle ressentait, son état d’esprit. De quelle façon elle vivait cette épouvantable séparation.

Vincent. Tu me manques terriblement tous les jours. Même s’il le savait, il fallait qu’elle le lui dise. Quelquefois j’ai l’impression que je vais mourir si je ne peux pas te voir, te toucher, entendre ta voix. Puis, je me rappelle combien tu as foi en moi et en ce que je dois faire et cela me donne la force de tenir une minute de plus, une heure de plus, un autre jour..

Mais quelque chose d ‘autre ne va pas. C’est tout ce que personne ne me dit dans les lettres et c’est aussi dans le dessin que Nicolas a fait de sa famille. Je ne suis pas là Vincent. Qu’est-il arrivé ? Tu m’avais promis que tu lui ferais comprendre que je voulais pas l’abandonner. Que tu lui dirais tous les jours combien je l’aime.

Elle pleurait, ses larmes coulaient en laissant des marques sur le papier. Elle les essuya impatiemment.

Empêche-le de m’oublier, Vincent, implora-t-elle. Je t’en prie empêche-le de m’oublier.

Elle jeta un coup d’œil à la porte et décida qu’il lui restait encore un peu de temps pour en dire plus.

Je t’aime, écrivit-elle et la ferveur qui la submergea fit couler ses larmes de nouveau. Pour toujours.

Elle signa et tourna la page.

Cher Nicky, commença-t-elle en formant soigneusement les lettres pour qu’il puisse les reconnaître. Comment vas-tu ? Je vais bien sauf que je me sens vraiment très seule quelquefois. Les gens ici sont gentils mais il n’y a pas d’enfants et en particulier pas de petit garçon. Tu me manques. J’aimerais tellement te voir. Tout le monde dans ses lettres me raconte combien tu es devenu grand.

Je t’aime tendrement, Nicky. J’espère que tu le sais. Je pense à toi tous les jours.

Elle signa. Je te fais des baisers, Maman.

Elle plia la feuille avec celle pour Vincent, mit le tout dans une enveloppe qu’elle colla avant d’écrire le nom de Vincent dessus.

  - Je la donne au Dr Alcott ? demanda Joe quand il revint.

  - Si tu peux le faire sans risque, dit-elle. Ça pourrait être moins dangereux avec Benny. Assure-toi que personne ne te voit, Joe. Je te fais prendre un risque terrible.

  - Je ferais très attention, promit-il. Il regarda sa montre. Désolé ma puce, s’excusa-t-il. Mais je dois rentrer.

  - Je sais, dit-elle avec mélancolie. J’ai un peu trop tiré sur une journée de travail déjà bien chargée.

  - Ne t’en fais pas, dit-il. Je serais là à chaque fois que tu auras besoin de moi, Cathy. À chaque fois.

  - Je m’en souviendrai. Elle hésita, ayant de la peine à le laisser partir.

Joe semblait tout aussi réticent et au bout d’un instant, il lui ouvrit ses bras avec un sourire gauche.

  - Viens ici, lui ordonna-t-il.

Elle s’exécuta avec un pâle sourire pressant très fort son visage contre sa poitrine.

  - Tu me manques Joe, murmura-t-elle.

  - Oui, je sais, dit-il. Tu me manques aussi.

 

 

Il avait dû se faire un point d’honneur à transmettre la lettre immédiatement, parce que deux jours plus tard elle avait sa réponse, plusieurs réponses en fait. Cette fois-ci elle commença par la lettre de Vincent.

Ma Catherine, commençait-il. Je t’en prie ne t’affole pas. Je ne t’en n’ai pas parlé parce que je veux pas que tu aies de la peine. Nicolas va bien. C’est simplement qu’il refuse de parler de toi. Père et Peter m’assurent que la réaction de notre fils est parfaitement normale et qu’il ne faut pas s’inquiéter. Je lui parle de toi tous les jours, comme le font aussi les autres et il n’y a aucun risque que Nicolas t’oublie.

Je lui ai lu ta lettre. Il n’a pas voulu la regarder et a fait semblant de jouer avec son zoo, mais il écoutait. Son cœur est comme le mien, Catherine et je sais qu’il a compris.

Tu lui manques autant qu’à moi. Tous les deux nous nous languissons du jour où tu reviendras à la maison.

Elle savait qu’il essayait de la rassurer, mais en réalité sa lettre en disait cruellement peu. La lettre de Nathalie, enfoncée dans l’enveloppe près de celle de Vincent était plus directe.

Je ne t’ai rien dit plus tôt parce que Vincent m’a demandé de ne pas le faire, mais puisque tu le demandes, Nicolas est furieux contre toi pour être partie en le laissant, écrivait-elle. Vincent, ne te le dira probablement pas pour te protéger, je crois. Mais je suis mère moi aussi et je sais que je voudrais savoir ce qui se passe avec mon petit. Donc maintenant je te le dis. Nicolas est très en colère. Il ne parle pas de toi. Jamais. Si quelqu’un mentionne ton nom, il prend ce regard fermé et regarde ailleurs. Mais je sais aussi qu’il se réveille la nuit en pleurant après toi.

Il a besoin de toi, Catherine. Tu es sa mère et personne d’autre ne te remplacera jamais. Peut-être que c’est la seule façon pour lui de surmonter le fait de ne pas t’avoir avec lui. Mais c’est un petit gars très solide, entouré de gens qui l’aiment avec un papa qui l’adore et tout finira par bien se passer.

Une troisième lettre, dans une autre enveloppe venait de Peter Alcott.

Bien chère Catherine, avait-il écrit et elle pouvait presque voir la gentillesse bourrue de son visage. J’ai transmis ta lettre et parce que je sais que tu n’aurais pas pris ce risque sans raison importante, j’ai cherché à savoir ce que tu disais. Vincent me l’a donc expliqué.

Je comprends que tu t’inquiètes Catherine, mais comme ami et comme médecin de ton fils, je t’adjure de ne pas le faire. Ce que Nicolas est en train de vivre, c’est une réaction absolument naturelle face à la perte d’un parent. Particulièrement dans le cas de Nicolas où tu es depuis si longtemps pratiquement son seul parent. Bien qu’il idolâtre Vincent, il ne le connaît pas depuis assez longtemps pour que la relation en profondeur soit complètement formée. C’est mon opinion bien sûr.

L’attitude de Nicolas est très simple. Il est furieux et il te rejette.

Quelque chose dans sa poitrine se serra, lui coupant la respiration. Elle avala sa salive et se força à lire la suite. Mais je vais te dire un secret continuait Peter. La douleur diminua et elle sourit un peu. C’était la phrase favorite de son père. Je vais te dire un secret.

Vite Peter, se murmura-t-elle. C’est quoi ce secret ?

Seuls les enfants vraiment sûrs de l’amour de leurs parents manifestent ce genre de réaction. Les enfants qui ne le sont pas ne prennent pas ce risque. Au fond de lui, Nicolas sait combien tu l’aimes, et il sait que quoi qu’il fasse, tu l’aimeras encore. De sorte qu’il peut se permettre d’être en colère contre toi pour être partie, pour l’avoir laissé. Et ne te raconte pas d’histoire. Quelles que soient les explications que Vincent lui a données, à ses yeux, c’est exactement ce que tu as fait. Tu l’as abandonné. Mais il t’aime, Cathy et je suis sûr qu’il sera heureux de te voir quand tu reviendras.

Tu en es sûr, répéta-telle à voix haute. Ce n’est pas du tout une garantie, Peter. Elle laissa la lettre glisser de ses doigts glacés. Mon petit garçon me déteste, dit-elle à la pièce vide. Il pense que je l’ai abandonné. Elle repoussa les cheveux de son visage avec ses deux mains. Et bien sûr, il a raison. Je l’ai laissé. Aussi sûrement que ma mère m’a laissée.

Sa gorge se remplit d’amertume et elle dut combattre le besoin urgent de sortir, de prendre l’ascenseur et de ne pas revenir. Personne ici ne l’en empêcherait, ils n’en avaient pas le droit.

Elle n’était pas prisonnière sauf de son propre sens du devoir. Si celui-ci était soutenu par la foi que Vincent avait mise en elle, il était aussi menacé par la peur et l’angoisse qui n’attendaient qu’un instant de faiblesse. S’en aller maintenant ? Elle n’aurait jamais le courage de revenir. Pire, la procédure contre Moreno devrait être abandonnée et sans le témoignage de Moreno, Gabriel qui était à présent emprisonné dans le quartier haute sécurité d’un établissement fédéral, serait relâché. Relâché pour voler et tuer. Elle ne pouvait pas laisser faire cela. Et elle ne pourrait pas affronter le regard de Vincent si elle le faisait.

De sorte qu’elle ravala son chagrin et s’accrocha à l’espoir offert par ces lettres. Nicolas a besoin de toi, avait écrit Nathalie. Tu lui manques, disait celle de Nathalie et Peter avait promis : Il ne t’en voudra pas.

  - J’espère que vous avez raison, soupira-telle. J’espère que vous avez raison. Mon petit garçon chéri…

 

 

En dépit du fait qu’elle comprenait l’intérêt du témoignage de Moreno, elle tolérait avec peine l’idée de sa présence et savait qu’elle ne supporterait pas de le rencontrer de nouveau. Heureusement, elle n’eut pas à le faire. Elle était ici de sa propre volonté. Moreno était prisonnier dans le cadre d’une négociation judiciaire. Selon les règles de l’établissement où ils vivaient, cela lui donnait la préséance.

Ce qui fit que Moreno ne fut pas autorisé à se rendre à la salle de gym aux même moments qu’elle, ni à entrer dans la bibliothèque pendant qu’elle y était et qu’il était obligé de libérer la cuisine si elle avait faim. Cela devait probablement lui rendre les choses incommodes, pensa-t-elle avec rancune. Elle espérait bien que c’était le cas.

 

 

Toutefois la présence de Moreno lui rappela les dangers qu’il lui restait à affronter. Elle luttait habituellement contre les effets débilitants de la peur, non seulement à l’aide de sa rigoureuse routine, mais avec ses souvenirs. Elle était en train de se remémorer un épisode particulièrement drôle où Nicolas à l’âge de huit mois environ, complètement barbouillé de son premier Choco BN, se penchait depuis sa chaise haute pour lui offrir en une bouchée toute mouillée, quand quelqu’un frappa à la porte.

  - Qui est là, demanda-t-elle en allant vers la porte.

Elle avait essayé de la laisser ouverte mais la présence de Moreno au même étage avait réveillé ses frayeurs et elle se sentait trop vulnérable quand elle n’était pas fermée.

  - C’est moi. C’était la voix de Malek.

Elle déverrouilla la porte pour l’ouvrir.

  - Salut.

  - Hello ! répondit-il. Je vous dérange ?

  - Pas particulièrement. Entrez.

Il s’exécuta en regardant la télévision.

  - Un feuilleton sentimental ? demanda-t-il sans vraiment cacher son dégoût. Vous regardez ça ?

Catherine fit une grimace.

  - Pas vraiment. C’est plutôt pour avoir de la compagnie.

  - Ah ! De la compagnie. Je comprends ça. Être témoin dans un procès fédéral c’est une tâche bien solitaire.

Sa remarque prosaïque la fit sourire.

  - Oui, approuva-t-elle. Qu’est ce que je peux faire pour vous ?

Il prit des airs de conspirateur.

  - J’espère que vous allez me dire que vous savez jouer aux échecs.

  - J’y joue mais pas très bien. Ça fait longtemps que j’y ai joué.

  - Ce n’est pas grave, dit-il. Il y a un échiquier dans la bibliothèque.  On y joue ?

Son impatience manifeste la décida.

  - Oui, répondit-elle. Je veux bien.

Pendant qu’il allait chercher le jeu, elle tira le bureau hors du mur pour avoir une surface suffisante et traversa le couloir pour emprunter sa chaise à Malek.

  - Excellent ! dit-il quand il vit ses préparatifs. Je me suis permis d’aller à la cuisine vous chercher un coca light.

  - Chic, dit-elle. Comment savez vous que c’est ce que je bois ?

  - Facile, répondit-il. Avant que vous n’arriviez, nous n’en avions pas. Maintenant oui. C’est sans doute parce que vous les avez réclamés.

  - Ils m’ont demandé ce que je souhaitais avoir comme boisson, acquiesça-t-elle. Bien vu, détective.

Il sourit et commença à disposer le jeu.

  - Pas détective, non, dit-il. Rien qu’un homme doté d’une funeste parenté.

Catherine prit une poignée de pions et commença à les aligner dans les cases correspondantes.

  - Parenté ? demanda-t-elle d’une voix prudente.

Il hocha la tête sans lever les yeux.

  - Mon cousin.

Il n’avait pas l’air de vouloir en dire plus de sorte que Catherine abandonna le sujet. Elle prit deux pions, un dans chaque main et tendit à Malek ses poings fermés.

  - À  vous de choisir, dit-elle.

Il montra sa main droite et elle l’ouvrit pour découvrir la couleur du pion. Noir.

  - Je commence, dit-elle en faisant avancer son roi.

En six mouvements Malek l’avait mise échec et mat.

  - Je suis désolée, s’excusa-t-elle. Je n’ai pas été à la hauteur.

  - Inutile de vous excuser, dit-il en commençant à remettre les pièces en position de départ.

  - Encore une partie ?

Il avait l’air pénétré et elle haussa les épaule.

  - Bien sûr, dit-elle. Peut-être que cette fois je pourrais tenir huit mouvements.

Il sourit.

  - Je vais jouer sans ma reine. Comme ça nous serons peut-être à égalité !

  - Ça m’étonnerait, répondit-elle franchement mais on peut essayer.

Malek gagna cette partie aussi, bien que Catherine ait cessé de compter le nombre de mouvements quand il y parvint.

  - Vous voyez, dit-il en réinstallant les figurines une fois de plus. Vous commencez à apprendre.

  - J’ai toujours du mal à anticiper les mouvements, avoua-t-elle.

  - C’est bizarre, commenta Malek. On m’a dit que vous êtes avocate.

  - J’étais avocate.

Il leva les yeux pour la regarder.

  - Je croyais que les avocats étaient comme les médecins et que leur titre leur venait de leurs diplômes.

Sa franchise la fit sourire.

  - Vous avez sans doute raison, dit-elle. Et quelquefois, je le dis au présent plutôt qu’au passé. Mais cela fait si longtemps que je n’ai pas pratiqué, que j’ai bien peur d’avoir oublié une bonne partie des lois.

  - Vous avez certainement perdu la capacité de planifier des enchaînements de réactions, dit Malek. Du moins si l’on en juge d’après votre façon de jouer aux échecs.

Elle rit.

  - Je n’en sais rien. J’étais une piètre joueuse d’échec même quand j’étais en activité.

  - Combien de temps avez-vous joué aux échecs ? demanda-t-il en déplaçant un roi.

  - J’ai appris à la fac, mais après mon diplôme, je n’ai plus joué pendant longtemps. Des années. Puis j’ai rencontré quelqu’un qui jouait et qui m’a persuadée d’y jouer à nouveau. Elle sourit. Lui non plus je ne suis jamais parvenue à le battre.

  - Vous en parlez avec affection, observa Malek. C’est un ami proche ?

D’instinct, elle se mit sur ses gardes.

  - Oui, dit-elle en s’efforçant de garder sa voix habituelle.

  - Il vous manque cet ami ? demanda Malek avec tact.

Elle ne résista pas à sa voix compatissante.

  - Oui, répondit-elle simplement. Beaucoup.

  - Êtes vous autorisée à me dire son nom ?

La question était posée de façon si étrange qu’elle le regarde avec attention.

  - Je ne veux pas vous faire dire des choses que devez tenir secrètes, expliqua-t-il.

Elle réalisa alors qu’il pensait qu’elle devait cacher le nom à cause du programme de protection des témoins.

  - Son nom est Vincent, dit-elle doucement.

  - Ah ! Votre ami Vincent.

  - C’est plus qu’un ami, dit-elle la voix soudain mélancolique. Bien plus. C’est le père de mon petit garçon.

  - Vous avez un fils ? demanda Malek, surpris.

  - Nicolas, il a trois ans.

  - C’est bien jeune pour être séparé de sa mère, observa Malek. Il est en sécurité j’espère.

  - Il est avec son père, dit Catherine.

Elle avait conscience d’en avoir dit plus que nécessaire, peut-être trop du point de vue de la sécurité, mais une partie d’elle-même avait désespérément besoin de se confier et Malek savait écouter.

  - Je m’en réjouis, dit Malek laissant pointer de l’amertume dans sa voix. Mon fils n’a pas eu cette chance.

L’appréhension lui fit froid dans le dos.

  - Que lui est-il arrivé ?

  - Mon cousin l’a tué. En guise d’avertissement pour moi.

Catherine porta sa main à sa bouche.

  - Oh ! Non ! Malek, je suis désolée.

Il réussit à lui renvoyer un sourire triste.

  - Vous voulez voir une photo de lui ?

  - J’aimerais beaucoup.

  - Je vais la chercher.

Il la quitta et revint un instant plus tard avec une photographie dans un cadre. Elle représentait un garçon de sept ou huit ans, aux yeux noirs et rieurs.

  - Il est très beau, dit Catherine en l’examinant.

  - Il ressemblait à sa mère, dit Malek doucement. Et il était si intelligent. Il a parlé quatre langues dès l’âge de cinq ans.

  - Quatre, répéta Catherine stupéfaite.

  - Oui. L’anglais, le français, l’arabe et l’hébreu.

  - Hébreu. C’est bizarre pour un arabe non ?

  - C’est ce que pensent beaucoup de mes compatriotes, répondit Malek. Mais les Israéliens sont nos voisins. Apprendre leur langue me semblait évident. Et puisque je parlais cette langue, je n’ai pas vu pourquoi je ne l’enseignerais pas à mon fils.

Et il est mort.

Mon cousin vendait des armes à des terroristes. Ici à New York. Quand je m’en suis aperçu, j’ai essayé de le convaincre d’arrêter. Il m’a ri au nez et refusé de tenir compte de mon avertissement de sorte que je suis allé voir les autorités. Deux jours plus tard, mon fils a été enlevé dans le car qui l’emmenait à son école. Le chauffeur a été grièvement blessé lors de l’attaque. On a retrouvé le corps de mon fils deux jours après. Il avait été torturé avant de mourir. Ses doigts avaient été brisés, ses pieds brûlés. Ils avaient découpé son nez et ses oreilles.

Catherine émit un bruit d’horreur inarticulé.

  - C’est alors que j’ai compris qu’il fallait à tout prix empêcher mon cousin de nuire.

La voix de Malek était à cet instant curieusement inexpressive.

  - Comment… Catherine s’éclaircit la voix. Comment avez-vous su que c’était votre cousin ?

Malek continua à regarder le sol.

  - Une note était épinglée sur la chemise de mon fils. Pour me rappeler que j’avais aussi une femme et deux filles. Je savais que c’était un avertissement.

  - Qu’est-il arrivé aux autres membres de votre famille ?

  - Ils ont été mis à l’abri, dit-il. Mon père qui est révulsé du comportement du fils de son propre frère y a veillé.

Catherine relâcha sa respiration.

  - Oh ! Je suis contente.

  - Ça fera un an la semaine prochaine, ajouta Malek. Depuis la mort de mon fils. Je vous le dis pour que sachiez pourquoi, si je vous semble particulièrement triste ces jours ci.

Elle tendit la main à travers le bureau et lui prit la sienne.

  - Si vous voulez parler de lui… ou de votre femme et de vos filles, je suis là, lui dit-elle.

Il leva la tête pour la remercier d’un sourire.

  - Je savais quand je vous ai vue pour la première fois que nous pourrions être amis.

A suivre

 

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